mardi 8 mai 2012

Compte-rendu de l'exposé d'E. Baratay


Eric Baratay, 5 mai 2012

J’ai choisi dans mon exposé de partir d’abord de mes présupposés, de montrer comment je suis arrivé au sujet, puis dans un second temps d’exposer l’exemple du cheval de mines.

J’ai d’abord travaillé sur l’histoire culturelle des animaux, sur les représentations animales. Mais ce n’était pas satisfaisant car on ne voit que le côté humain de la relation. Par exemple, pour expliquer la relation maître – chien, on tombe vite dans des explications de projection anthropomorphique, déviation, misanthropie, etc. Je veux faire une histoire animale, non pas du point de vue humain mais du point de vue des animaux eux-mêmes.
J’ai fait le choix d’un entre-deux en ne prenant pas comme objet des espèces entières, mais en m’intéressant à des histoires de fortes liaisons entre hommes et animaux. Par conséquent, les animaux étudiés sont surtout des animaux domestiques.
Et cette recherche implique un certain nombre de présupposés de départ :

1)     Cela suppose d’abord d’abandonner l’idée que l’animal est un objet passif, creux, pour passer au concept d’un animal sentant, d’adaptant, etc. Ce concept d’animal n’est pas une simple construction intellectuelle, mais une conviction de départ qui permet de voir beaucoup plus de choses.

2)     Cela suppose aussi de changer la définition de l’histoire dans laquelle les historiens sont ancrés depuis les années 30-40, selon laquelle l’histoire est la  science de l’homme dans le passé. Cette définition avait pour but de permettre à l’histoire de se rapprocher des sciences humaines. Selon la nouvelle définition qui pourrait nous servir, l’histoire serait plutôt celle d’êtres vivants et pas seulement des hommes.
On est alors très proches d’autres historiographies qui peuvent servir de modèle :
- l’histoire des vaincus. Une histoire a ainsi été faite de conquête espagnole de l’Amérique du Sud montrant comment elle avait été vécue par les Indiens.
- l’histoire des anonymes qui existe depuis les années 90. Cf. Alain Corbin, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d'un inconnu, 1798-1876. 

3)     Pour parvenir à ressaisir une histoire animale, il faut détourner le regard, regard qui suit nécessairement le point de vue humain. Les sources sont également orientées par le point de vue humain, et il faut de nombreuses reprises avant de pouvoir s’en détacher. Par exemple, les informations sur les chevaux sont présentées de manière telle que c’est l’intérêt humain qui prime. Ou pour l’analyse de la corrida, trois histoires de trois points de vue différents sont possibles : l’histoire du côté humain ; l’histoire du côté des instruments ; l’histoire de l’animal. Le détachement qui permet d’accéder à l’histoire de l’animal est difficile et je pense même que je ne suis pas allé assez loin dans certaines analyses du livre.  

4)     Avec quels documents ?
Le paradoxe est que tous les documents sont nécessairement des documents humains. Il est possible que les animaux laissent certaines traces, mais pas de documents. Un problème de fiabilité se pose : les documents sont partiels et ponctuels, ils ne s’intéressent qu’à quelques aspects ou à quelques animaux. Les témoins n’ont pas tout vu ni tout consigné, ne retenant que ce qu’ils pouvaient et voulaient voir. Ils ont écrit avec toute leur imagination et leurs certitudes. D’où l’intérêt du croisement des documents issus de différents pays, où les approches diffèrent (p. ex. pour le cheval dans la 1e guerre mondiale).
Ce problème est bien réel mais il n’est pas d’une nature très différente que dans d’autres types d’histoire. Ainsi, pour l’histoire des paysans, les documents ne sont pas écrits par les paysans. On trouvera le même genre de problème dans d’autres sciences humaines comme l’ethnologie.
Les problèmes liés aux documents peuvent être contournés si l’on se centre sur une époque donnée, les 19e et20e siècles, parce que c’est l’époque à laquelle on a le plus utilisé les animaux dans l’histoire humaine. On dispose donc de beaucoup de documents, qui sont de deux ordres principaux : les documents techniques et les documents d’acteurs.

5)     Une histoire animale a besoin de s’appuyer sur l’éthologie et aussi la physiologie, etc. Certes, c’est un problème que l’historien ne soit pas un éthologue, mais pas radicalement différent de celui affronté par les historiens des années 50 et 60 qui ont voulu faire de l’histoire économique, démographique, etc.
L’éthologie pose cependant la difficulté d’être faite de diverses écoles très divergentes : quelles approches faut-il choisir ? Mon critère méthodologique a été de choisir celles qui accordaient le plus aux animaux, de manière à permettre d’étudier les documents avec l’œil le plus ouvert possible.

6)     Quant au problème de l’anthropomorphisme, il est en fait moindre que celui de l’anthropocentrisme. En effet, du fait de ce dernier, on utilise des concepts généralement définis en fonction de l’homme, et même du point de vue occidental à une époque donnée. Cela empêche de regarder, d’aller voir. En revanche, on peut utiliser un anthropomorphisme de questionnement, sans le prolonger en anthropomorphisme d’analyse et de conclusion qui vise à projeter. Un anthropomorphisme de questionnement permet de regarder.

Je me suis intéressé à des vécus d’animaux emportés dans l’histoire humaine et par lesquels on peut essayer d’appréhender le point de vue de l’animal. C’est à la fois
- un point de vue géographique : on se met à côté de l’animal pour voir comment il a vécu l’histoire dans laquelle il a été emporté.
- un point vue psychologique : on peut y accéder en fonction des sources à certains moments, dans des interstices.

Il y a relativement peu d’animaux avant le XIXe parce qu’on a un problème pour les nourrir. A partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, le nombre d’animaux explose, et leurs emplois également. Leurs emplois sont par exemple la diligence, l’omnibus (lignes régulières établies vers 1820-30), la batellerie. L’élevage, par exemple en Normandie, ne se développe qu’à la fin du XIXe : les vaches sont alors rapprochées des fermes pour la traite. De même les troupeaux rentrent dans ville pour le lait : le lait qui n’était qu’un médicament devient un aliment commun (l’élevage industriel, dans les villes, se développe dès la fin du XIXe).
C’est aussi le début des conflits : en ville, sur le traitement réservé aux animaux (début des sociétés protectrices des animaux) ; à la campagne, sur le partage des terres.
Les animaux sont transformés par leur usage : ainsi le cochon qu’on faisait marcher reste sur place pour engraisser et sa physiologie change beaucoup. On plaque sur les animaux un modèle géométrique auquel la sélection les fait correspondre (ex : création des vaches laitières, chien).

Le cheval est utilisé dans les mines, à partir de 1820. Le cheval de mines est fabriqué petit à petit. Il est massif et court : musclé et puissant, mais assez court pour tourner dans les galeries. On utilise d’abord le cheval breton puis le cheval belge et de trait du nord, et aussi des mulets et poneys. Les étalons utilisés d’abord posent problème car ils se disputent et sont difficiles pour les conducteurs inexpérimentés ; on utilise ensuite des juments qui se battent aussi ; à partir des années 1870-80, on utilise des hongres, c’est-à-dire des mâles castrés. Ils sont castrés à vif, avant l’achat, ce qui entraîne une très forte mortalité.
On a beaucoup de documents sur la description de la vente, le transport à la mine et les premiers apprentissages, mais en général cela ne va pas plus loin. J’ai croisé ces documents avec les travaux vétérinaires et éthologiques contemporains. Cela permet de déduire certaines choses. On comprend ainsi que les chevaux de mine subissent un stress de la rupture avec leur milieu d’origine et leurs congénères familiaux, et un stress lié à l’arrivée dans des écuries très grandes avec des bruits et des odeurs différents. Les travaux contemporains corroborent et permettent d’expliquer les témoignages d’époque : on trie entre les chevaux qui arrivent ou non à s’adapter, à la vie dans la mine ou au travail particulier de traction des wagons entre des rails. L’adaptation est physiologique et psychologique.

Après le triage, il y a la descente, phénomène largement décrit à l’époque. Au début, les chevaux sont emballés, soulevés et descendus par des grues. Leur terreur est celle de l’herbivore proie pris au piège (Cf. dessin où le cheval a l’œil terrorisé). Des  masques sont utilisés pour réduire la peur. Cas de crise cardiaque. Le stress à l’arrivée est tel que les animaux ont souvent besoin d’être laissés à plat avant de se relever. A partir des années 40-50,  des ascenseurs sont installés.
En bas, il fait nuit, il y a beaucoup de courants d’air, de bruit, de poussière, il fait très humide. D’après l’éthologie et les contemporains, les animaux ne sont pas trop gênés par la nuit, il y a peu d’accidents de déplacement. En revanche, il y a un problème lorsqu’ils relèvent la tête pour voir de loin : ils heurtent le plafond (utilisation de barrettes protectrices pour pallier le problème). En outre, l’accommodation aux bruits et aux odeurs apparaît beaucoup plus lente. En effet, les équidés y sont très sensibles. On aperçoit pour tout cela de fortes différences selon les individus. Certains ne veulent pas s’adapter et doivent être remontés.

Le travail du cheval est amplement documenté par les ingénieurs et les directeurs de mines. Un cheval passe 6 à 8 heures à tirer des wagons pleins et vides. Il y a des relais de 300 à 500m. Les wagons représentent 8 à 12 bennes = 6 à 8 tonnes. C’est un travail très difficile car surtout de démarrage et non de traction.
Les descriptions de l’époque ajoutées aux travaux vétérinaires contemporains sur le cheval de trait permettent de décrire les difficultés rencontrées par les chevaux : fatigue très forte, risque de déshydratation, refroidissements (du fait de l’aération par courants d’air de la mine), raidissement musculaire.
Attelage s’est d’abord fait d’abord par bricole (large lanière cuir sur le poitrail, qu’il est difficile de ne pas placer ni trop haute ni trop basse), puis par collier d’épaule (problème de gaspillage de la force).
Les conditions de travail sont très variables, même à l’intérieur d’une même mine, selon l’entretien des galeries. Les galeries ressemblent souvent plus à des montagnes russes qu’elles ne sont planes. Il y a aussi des différences entre compagnies. Ainsi, dans les mines de la Loire, la cherté de l’exploitation est compensée par le travail des chevaux  (on dit qu’il font 60 journées par mois). Grosse différence également selon les hommes qui travaillent avec les chevaux.
Jusqu’aux années 1830-50, les rails sont en bois, puis ils sont en fer, ce qui facilite grandement le travail des chevaux. Mais à partir des années 70-80, les charges de travail sont augmentées en compensation. La charge est également fortement augmentée après 1918, quand les mineurs obtiennent la journée de 8h, et pour compenser celle-ci.

Sur l’adaptation des animaux, il existe beaucoup anecdotes, qui ont longtemps été rejetées comme des inventions humaines. Pourtant, les vétérinaires miniers parlent de l’intelligence du cheval et rejoignent tout à fait les analyses vétérinaires d’aujourd’hui. Sur un parcours qu’ils connaissent, certains chevaux savent ralentir quand c’est nécessaire, ouvrir les portes. Ils refusent le travail après leur heure de travail habituelle. Beaucoup savent d’eux-mêmes rentrer à l’écurie, se placer devant le wagon, etc. Quand ils arrivent aux ascenseurs, certains chevaux avancent seuls lorsque le nombre de coups de cloche correspondant au numéro de leur galerie est donné.
Certains chevaux refusent les suppléments de bennes. Les mineurs négocient avec les chevaux (récompenses ou amènent sans bruit les wagons supplémentaires).
Les chevaux présentent parfois de la résistance. Les vétérinaires de l’époque disent que c’est à peu tout le temps dû à de la maltraitance.
En 36, les chevaux ont été remontés pendant les congés payés. Certains ont refusé de redescendre voire se sont enfuis.
            Des communautés hommes-chevaux existent (p. ex. le conducteur partage le « briquet » (goûter) avec son cheval…). Les compagnies cherchent les bons conducteurs, alors que la plupart sont inexpérimentés.
Ainsi, pour le travail dans les mines, le modèle de l’animal-machine était plaqué, le cheval étant considéré comme une machine, mais ne pouvait pas être utilisé (si le cheval ne veut pas…). On aimerait qu’ils soient des machines.

Les premières écuries sont des écuries de fortune le long des galeries, où les chevaux se reposent très peu. Puis des écuries à part sont construites. Problème pour acheminer la litière : d’abord de la paille, puis du foin, de la tourbe.
Il y a du surmenage, des blessures mais, comme pour les hommes, assez peu de maladies et pas les mêmes qu’à l’extérieur (surtout des problèmes dus à l’humidité du sol, des bronchites et des coliques (parce que les chevaux doivent manger lentement, or le de temps repos et le temps de travail sont nettement partagés dans les mines)).
La mortalité est faible (2-3%), en comparaison p. ex. des omnibus (5-7%, avec de fréquents arrêts cardiaques). Les chevaux travaillent en moyenne 10 ans (les poneys davantage). Jusqu’à fin XIXe, ils sont ensuite vendus aux paysans. Après, ils sont vendus à l’équarrissage ou à la boucherie, même lorsqu’ils sont encore en bon état (le prix de la viande de cheval est très intéressant).




Questions

Q. Quels sont les enjeux de cette histoire ?
E.B. Le parallèle avec l’histoire des vaincus est avant tout méthodologique du point de vue de l’historiographie. Il ne s’agit pas de dire que les animaux sont des vaincus.
L’enjeu de cette histoire est de venir à bout du trou noir que constitue l’animal en histoire. Il faut montrer que ce n’est pas un trou noir mais être vivant qui a des capacités.
En outre, si l’on connaît mieux l’animal, on comprend mieux ce qui se passe entre l’homme et l’animal.


Q. (Inaudible)

E.B. Evolution du comportement des animaux. C’est très peu développé par les éthologues alors qu’on a beaucoup de documents. Ex : loups ; pit-bulls (entre 1880 et 1840, aux Etats-Unis, le pit-bull était considéré comme l’animal par excellence pour les enfants : méchant vis à vis des animaux mais gentil avec ses maîtres, d’où : animal de compagnie).

Q. compagnonnage homme-cheval ?

E.B. On a des témoignages de compagnonnage à partir du XXe. Mais ils sont déformés par une idéalisation rétrospective, on retient surtout les bons côtés.
Il y a pourtant de nombreux cas de maltraitance : les conducteurs non expérimentés vont avoir tendance à employer la violence.
Les chevaux sont parfois associés aux luttes dans le travail (cf. tracts St-Etienne 1920). On a quelques photos où l’on voit des affiches de la S.P.A. placardées dans les galeries.

Q. L’entrée de la notion de vécu constitue une vraie rupture dans le discours scientifique sur les animaux. Or, je suis frappée, dans votre travail, par le rôle accordé à la physiologie, zoologie etc. dans la confirmation des sources. En effet, ce sont bien certaines sciences contemporaines qui ont largement contribué à empêcher l’émergence de la notion de vécu animal.

E.B. Je m’attache plus à un croisement des disciplines, qu’à prendre une discipline (zoologique, éthologique…) comme référence unique. En effet, l’histoire et ces disciplines peuvent s’éclairer les unes les autres, l’apport pouvant également venir de l’histoire. Certes, il y a une limite à l’utilisation de l’éthologie par l’histoire, c’est le changement des espèces avec le temps : ainsi, l’éthologie canine sera différente selon l’époque.

Q. Objection : N’aurait-il pas mieux valu intégrer les biographies animales (vous en avez écrit une sur la première girafe à venir en France, sur le taureau de corrida Islero) à cette réflexion, de façon à atteindre l’individualité des animaux ?

E.B. Oui, je suis d’accord. La difficulté est que l’on ne peut faire de biographie que pour certains animaux exceptionnels (la girafe, le singe Consul…) pour lesquels on a des documents, et encore, ces documents ne portent que sur certains segments de leurs vies. Quant aux biographies existantes, elles sont en fait écrites du point vue humain.

Q. Il est problématique de présenter l’éthologie de manière homogène alors qu’elle a connu plusieurs écoles et méthodes. Il faudrait préciser l’approche que vous suivez.
L’éthologie a commencé par le plus facile à observer, les comportements. Elle change maintenant : beaucoup de recherches en cours portent sur les individus et les raisons pour lesquelles ils sont tous différents.
L’une des voies qui paraît la plus fructueuse serait celle des neurosciences, qui s’intéressent aux circuits de récompense, les mêmes chez les humains et chez les animaux.

E.B. On a besoin d’osciller en fonction des analyses disponibles.



jeudi 26 avril 2012

E. BARATAY le 5 mai 2012


La prochaine séance du groupe de travail sur les animaux des Archives Husserl se déroulera

le samedi 5 mai, de 14h à 16h00


à l'Ecole Normale Supérieure, 45 rue d'Ulmsalle Celan.





Nous aurons le plaisir d'accueillir Eric Baratay, historien, pour parler de son dernier ouvrage, paru au Seuil :

Le Point de vue animal. Une autre version de l'histoire

     L’histoire, celle bâtie par les sociétés humaines, est toujours racontée comme une aventure qui ne concerne que l’homme. Pourtant, les animaux ont participé et participent encore abon- damment à de grands événements ou à de lents phénomènes de civilisation, qu’ils soient chevaux et chiens de guerre, équidés voués à servir dans les transports, bétail attaché à la production, animaux de compagnie, faire-valoir dans les loisirs, du cheval de course au taureau de corrida, etc.
     Leurs manières de vivre, de sentir, de réagir à cette histoire sont quelquefois effleurées, jamais étudiées comme telles. Même la récente histoire des animaux, que les historiens édifient depuis plus de vingt ans, se focalise sur les représentations, les dires, les gestes des hommes sur les bêtes, leurs répercus- sions sociales, mais guère sur les vécus animaux: elle édifie ainsi une histoire humaine des animaux, non une histoire animale. Comme s’il n’y avait d’histoire intéressante que celle de l’homme, c’est-à-dire de soi. Comme s’il existait en nous une difficulté à s’intéresser au vécu d’êtres vivants qu’on met à contribution, mais qu’on traite en objets ou en scories de l’histoire sans plus s’en soucier.
     Or le versant animal de l’histoire est lui aussi épique, contrasté, tourmenté, souvent violent, parfois apaisé, quelquefois comique. Il est fait de chair et de sang, de sensations et d’émotions, de peur, de douleur et de plaisir, de violences subies et de connivences. Il rejaillit directement sur les hommes, au point de structurer de plus en plus l’histoire humaine. Ainsi, loin de s’avérer anecdotique et secondaire; il mérite amplement l’attention des historiens soucieux d’une histoire multiple.
     Il faut donc arracher l’histoire à une vision anthropocentrée, regarder ces comparses de l’homme, ces autres vivants que sont les bêtes, passer de leur côté, regarder de leur point de vue en retournant les interrogations, en cherchant des docu- ments plus prolixes ou en lisant les autres autrement, en décen- trant le récit. On pourra alors montrer comment les bêtes ont vécu et ressenti les phénomènes historiques dans lesquels elles ont été entraînées, comment elles ont réagi et même forcé les hommes à changer d’attitude. Évoquer cet autre versant de l’histoire sert à réévaluer un véritable acteur, souvent majeur, trop longtemps occulté, à comprendre du coup nombre d’attitudes humaines (protestations, conflits, adaptations...) qu’on ne perçoit ou qu’on n’analyse pas correctement sans cela, à répondre enfin à une demande croissante du public qui, des journalistes aux auditeurs en passant par les lecteurs ou les assistants aux conférences, soulève maintenant sans cesse la question de l’expérience vécue des bêtes. Et il revient aux historiens de leur répondre.



jeudi 22 mars 2012

V. GLANSDORFF et Ch. STEPANOFF le 31 mars 2012

La prochaine séance du groupe de travail sur les animaux des Archives Husserl se déroulera

le samedi 31 mars, de 14h à 16h30


à l'Ecole Normale Supérieure, 45 rue d'Ulmsalle Pasteur.





Nous aurons le plaisir d'accueillir Charles Stepanoff, anthropologue, et Valérie Glansdorffphilosophe, pour un exposé sur :



Une communauté mobile hommes-rennes, les Tozhu : mise en perspective d’une expérience de la relation

En Sibérie méridionale, le passage de l’élevage naturel des rennes à un modèle d’élevage culturel et industrialisé a provoqué des bouleversements significatifs dans l’équilibre précaire entre les animaux, les hommes et leur environnement. La réponse la plus efficace aux divers dangers (loups, épidémies…) menaçant constamment les rennes a consisté à faire reposer la gestion des troupeaux non seulement sur la connaissance du comportement des bêtes, mais aussi sur la sollicitation de leur intelligence et de leur mémoire, leur accordant une grande autonomie.
Ainsi peut-on parler de véritable cognition partagée entre les animaux et leurs éleveurs. Il s’agira alors de se demander ce qui justifie une telle distribution des compétences. N’est-il pas illusoire de voir une responsabilité partagée dans un modèle de rapport qui n’est peut-être qu’une exploitation unilatérale des instincts du renne par l’homme ?

L’enjeu ne sera pas de déterminer quel peut bien être le degré de conscience d’un renne, ni s’il est possible et souhaitable de penser comme lui pour le comprendre mieux. L’on préférera s’interroger sur ce qui a mis en demeure les éleveurs Tozhu de collaborer avec leurs animaux et comment ils ont répondu aux circonstances problématiques de manière à les « faire exister » comme agents autonomes et non comme objets d’une rationalisation accrue. En effet, si le point de vue actif des animaux se dessinait déjà virtuellement avant le retour à l’élevage primitif, il demandait néanmoins à être instauré.

C’est autour de ce concept d’instauration tel que l’a élaboré le philosophe Etienne Souriau que se prolongera la discussion. Dans ce que Souriau appelle une situation questionnante, il s’agit d’instaurer un point de vue – ou un mode d’existence – qui ne témoigne du problème et ne se constitue pour ce qu’il est que dans la relation qu’il soutient avec le reste. L’on s’interrogera alors sur la possibilité d’un point de vue animal qui ne soit pas seulement déterminé par une série de fonctions faisant sens, comme on peut le trouver chez Uexküll, mais qui soit également ce qui crée une consistance commune entre différents êtres au sein d’une relation architectonique.

mercredi 8 février 2012

J. FARGES le 25 février 2012



E. Husserl
(Toute ressemblance pileuse avec un tamarin empereur serait fortuite.)




La prochaine séance du groupe de travail sur les animaux des Archives Husserl se déroulera


le samedi 25 février, de 14h à 16h00


à l'Ecole Normale Supérieure, 45 rue d'Ulmsalle Celan.




Nous aurons le plaisir d'accueillir Julien Fargesphilosophe, pour un exposé sur :




Le monde de la vie est-il un monde anthropologique ?
Remarques sur le statut de l'animalité dans la phénoménologie husserlienne tardive



La séance proposera une contribution à l'idée d'une phénoménologie de l'animalité en s'appuyant sur les textes que Husserl consacre à une description phénoménologique de l'animal. Au-delà de l'intérêt documentaire que présente en lui-même un parcours de ces textes pour la plupart peu connus (car dispersés dans la masse des manuscrits  et occupant une place somme toute marginale dans la production husserlienne), il s'agira d'en interroger les ressources et les limites dans la perspective d'une réflexion sur l'idée d'un point de vue animal.
Contrairement à la façon dont les textes husserliens relatifs à l'animalité sont souvent abordés dans la littérature secondaire, l'exposé ne prendra pas pour fil conducteur les concepts de conscience et de subjectivité mais plutôt le concept de monde tel qu'il envahit la phénoménologie "tardive" de Husserl, à savoir le "monde de la vie" (Lebenswelt).
Il a souvent été soutenu que la phénoménologie husserlienne du monde de la vie aboutissait à déterminer ce dernier comme un "monde anthropologique" ou encore qu'elle fournissait les éléments pour un renouvellement de la problématique de l'anthropologie philosophique. Sans aucunement nier cet aspect, nous souhaiterions le nuancer ou le compléter en montrant le rôle déterminant joué par l'animalité dans la constitution de ce monde, y compris justement dans sa dimension anthropologique.


Il ne s'agira donc pas de poser de nouveau la question de savoir si les animaux sont pourvus ou non d'un monde, mais l'exposé s'attachera plutôt à montrer dans quelle mesure quelque chose comme une constitution réciproque de l'humanité et de l'animalité se fait jour dans les textes husserliens relatifs aux structures du monde de la vie, alors même que Husserl ne semble jamais renoncer par ailleurs à une conception rationaliste de la différence anthropologique.
À cette occcasion, il sera possible de mettre en évidence que la phénoménologie tardive de Husserl fait une place conséquente et surprenante à certains concepts issus de l'évolutionnisme, ce qui permettra d'éclairer d'un jour nouveau non seulement la nature de l'idéalisme constitutif husserlien mais surtout la place qu'occupe la phénoménologie husserlienne dans l'histoire du concept de Lebenswelt, en la situant à mi-chemin du naturalisme darwinien de Haeckel et de la biologie subjective des milieux de von Uexküll.

mercredi 11 janvier 2012

D. BOVET et C. LARRERE le 21 janvier

La prochaine séance du groupe de travail sur les animaux des Archives Husserl se déroulera
le samedi 21 janvier, de 14h à 16h30
à l'Ecole Normale Supérieure, 45 rue d'Ulm, salle Celan.

Nous aurons le plaisir d'accueillir, pour un exposé conjoint :
Dalila Bovet,
éthologue (Université Paris X), et Catherine Larrère, philosophe (Université Paris I) .


Association d Eleveurs amateurs de perroquet Gris du Gabon,perroquet eleveur gris du gabon
Le point de vue des perroquets : leur prêtons-nous une psychologie minimale ?

Le chercheur en éthologie cognitive est forcément confronté au point de vue de l’animal : non seulement c’est fréquemment le sujet de ses recherches, mais de plus les animaux testés imposent leur point de vue. En effet, ils peuvent refuser de répondre si les questions posées ou les récompenses proposées ne les motivent pas suffisamment, ou encore, sans forcément que le chercheur s’en aperçoive, répondre à une question autre que celle qui est censée leur être posée. Mais c’est peut-être au moment où ils nous exaspèrent le plus que nos animaux ont le plus à nous apprendre… l’éthologue peut ainsi découvrir que les interactions qui se passent autour des expériences sont parfois aussi intéressantes, voire plus, que les expériences elles-mêmes.

C’est justement cette façon de prendre en compte le point de vue de l’animal et d’apprendre plus de ce qui se passe autour de l’expérience que dans l’expérience elle-même, qui amène à s’interroger, en philosophe, sur les présupposés non questionnés aussi bien de l’expérience que de ce qui se passe autour de l’expérience ou entre les expériences. Le chercheur ne prête-t-il pas aux animaux une psychologie minimale qui n’est pas questionnée parce qu’elle est une condition de possibilité des expériences ? C’est, notamment la question de la motivation ou de l’incitation prêtée aux animaux qui paraît comparable à celle qui conduit à la construction de l’homo oeconomicus ou de l’idiot rationnel. C’est la pertinence de cette psychologie, commune à l’homme et à l’animal, dès qu’on les rend objets d’expérience, que l’on voudrait interroger.


Le séminaire est ouvert à tous. Nous espérons vous y retrouver nombreux.

vendredi 9 décembre 2011

Pr. Matsuzawa le 13 décembre : CHANGEMENT DE LIEU


Attention, changement important pour la conférence deTetsuro Matsuzawa : 

la séance aura lieu au Muséum d'Histoire Naturelle, petit amphithéâtre d'entomologie, 43 rue Buffon.  
L'accès se fait après l’accueil du bâtiment d’entomologie, 43 rue Buffon (métro : gare d'Austerlitz, ligne 5, 10 ; RER C)
L'horaire reste inchangé : le mardi 13 décembre 2011, de 18h à 20h.

vendredi 2 décembre 2011

Tetsturo Matsuzawa le 13 décembre aux Archives Husserl, Paris



Pour cette troisième séance du groupe de travail, nous avons le plaisir et l'honneur d'accueillir le primatologue renommé Tetsuro Matsuzawa, directeur du Primate Research Institute de l'Université de Kyoto.

Le professeur Matsuzawa a, depuis de nombreuses années, étudié l'intelligence des chimpanzés en laboratoire et sur le terrain. Après avoir porté sur les compétences linguistiques des chimpanzés et leur possession des concepts de nombre, ses recherches se concentrent actuellement sur la transmission de la connaissance, des compétences et des valeurs entre générations.
Parmi ses nombreuses publications, on citera Primate origins of human cognition and behavior (2001), Cognitive development in chimpanzees (2006), The mind of the chimpanzee (2010), Chimpanzees of Bossou and Nimba (2011).

Le philosophe Dominique Lestel (ENS, Archives Husserl) répondra à Tetsuro Matsuzawa.

L'exposé sera en anglais.





What is uniquely human ? An answer from studies of chimpanzees

I have studied chimpanzees both in the wild and in the laboratory. My talk aims to compare cognitive development in humans and chimpanzees to illuminate the evolutionary origins of human cognition. Comparison of morphological data and life history highlights the common features of all primate species, including humans. Upright posture and bipedal locomotion are important in human evolution, but it is stable supine posture that made us human, in terms of cognitive development. The human mother–infant relationship is characterized by the physical separation of mother and infant, and by the stable supine posture of infants, which enables vocal exchange, face-to-face communication, manual gestures, and object manipulation. The cognitive development of chimpanzees was studied using the participant observation method. Findings reveal that humans and chimpanzees show similar development until 3 months of age. However, chimpanzees have a unique type of social learning that lacks the social reference observed in human children. Moreover, chimpanzees have unique working memory capabilities. Taken altogether, my talk presents a plausible evolutionary scenario for the uniquely human characteristics of cognition.

vendredi 11 novembre 2011

Compte-rendu de l'exposé de Raphaël Larrère

L’expérimentation animale : de quelques points de vue des soutiers de la recherche


Il y a quelques années, une UMR de l’Inserm avait organisé une journée consacrée à l’éthique de la recherche. Je figurais parmi les invités et j’avais choisi de faire une présentation, critique et argumentée, des points de vue des différentes éthiques animales sur l’instrumentalisation des animaux dans les expériences scientifiques. J’avais découvert les éthiques animales peu de temps auparavant et j’avais eu l’occasion de m’interroger à leur application à l’expérimentation scientifique pour avoir contribué à une mission sur ce thème à l’Inra. J’avais évoqué, la position kantienne, l’utilitarisme élargi et différentes théories des droits. J’avais alors développé ce que la fréquentation du Centre de recherche zootechnique de Theix, quelques entretiens avec des chercheurs dans le cadre de la mission expérimentation animale de l’Inra  et la lecture de quelques livres blancs, m’avaient appris de ce qu’était l’éthique spontanée des scientifiques. Il me semblait en effet que les chercheurs sont pris entre deux devoirs. Il leur faut produire des connaissances : c'est leur mission et leur raison sociale. Or, cela suppose éventuellement d'infliger douleurs, stress, mutilations et contraintes à des animaux. D'où le second devoir de ne pas s'avilir en les faisant souffrir en toute connaissance de cause. Axel Kahn (kantien conscient de l’être) avance un point de vue qui semble largement partagé par la majorité des chercheurs : les animaux ne sauraient avoir de droits protecteurs, car ils ne sont pas des sujets moraux et, dénués de conscience réflexive, ils n’ont pas de valeur intrinsèque. Cependant, puisqu’il s’agit d’êtres sensibles, les pratiques de laboratoire peuvent être jugées d'un point de vue éthique : comme l’écrit Axel Kahn, «  on peut considérer qu'une personne qui, connaissant la souffrance animale, la provoque sans rien faire pour la diminuer, a un comportement indigne de la personne humaine et donc immoral ». S’il ne doit donc pas y avoir d'entrave à l'expérimentation scientifique sur les animaux, on ne doit pas non plus leur infliger de « souffrances inutiles ».
Pour définir ce que sont les « souffrances inutiles » et donc les « devoirs » indirects envers les animaux de laboratoire, les scientifiques se tournent alors vers la rationalité instrumentale de l'utilitarisme et envisagent de procéder à une sorte de calcul coût/avantage, qui permettra de distinguer la souffrance « utile » de « l'inutile ». D'où, le bricolage auquel ils aboutissent : il s'agit d'inscrire, dans le cadre d'une déontologie kantienne, une sorte de calcul utilitariste. Si fruste qu'il soit, ce calcul va spécifier les devoirs de l'expérimentateur vis-à-vis des animaux qu'il manipule. Si l’on s’en tient à ce point de vue, les scientifiques peuvent, pour ce faire, s’inspirer de la règle dite “des trois R[AL1] ”.
La faveur de ce bricolage éthique auprès des communautés scientifiques s'expliquait selon moi aisément : grâce à lui, les scientifiques et les expérimentateurs restent maîtres de l'évaluation et décident du tolérable et de l'inadmissible. Les scientifiques ne prétendent-ils pas être les mieux placés pour apprécier les enjeux cognitifs (et même les enjeux économiques et sociaux) de leurs recherches? D’autres scientifiques ne sont-ils pas les plus à même d’évaluer et d’objectiver la douleur et la souffrance des animaux? L’évaluation éthique peut ainsi s’inscrire dans les procédures bien rodées des controverses scientifiques. Il s'agit bien de préserver le pouvoir des scientifiques sur l'évaluation de leurs activités : que nul citoyen lambda ne vienne poser des questions d'autant plus embarrassantes qu'il est supposé ignorer, ce que le scientifique est supposé savoir. J’avais achevé en expliquant que cette réticence à admettre des représentants de la société civile (et a fortiori des défenseurs de la cause animale) dans des comité éthiques sur l’expérimentation animale) tenait aussi à ce qu’ils ne voulaient pas que soient exposés sur une arène publique leurs propres divergences (entre disciplines) sur l’expérimentation animale et encore moins les tensions bien mises sous le boisseau entre les chercheurs qui conçoivent les protocoles et les petites mains qui opèrent et font le « sale boulot ».

A l’issue de mon exposé, les auditeurs s’étaient contenté d’applaudir poliment. Ils n’avaient pas l’air trop mécontents, mais ils étaient plutôt gênés. S’il y avait eu des questions sur les autres exposés (qui concernaient la responsabilité sociale des scientifiques), personne ne m’avait posé la moindre question. J’ai pensé que ces histoires de droits moraux que l’on pouvait accorder aux animaux – sans pour autant rabaisser les hommes – n’avaient pas intéressé grand monde ; je m’étais donc planté ; ce n’était pas la première fois. Mais, au repas de midi, je me suis trouvé entouré de quelques doctorants (ou post-doctorants) et de deux techniciens. Ils tenaient, me dirent-ils, à manger avec moi. Alors, ils ont parlé de leur malaise vis-à-vis de la façon dont ils devaient traiter des animaux.
Un technicien rappelle ainsi que ceux qui décident des protocoles ne sont pas ceux qui se « salissent les mains ». Un souvenir m’assaille alors : la première fois que j’ai entendu affirmer le respect que l’on doit aux animaux de laboratoire et exprimer des revendications au sujet des expériences mises en œuvre, c’était au tout début des années 1970. Ceux qui s’exprimaient ainsi étaient deux techniciens de l’Inra qui n’en pouvaient plus, disaient-ils, d’infliger à des lapins auxquels ils s’étaient attachés par la force des choses, un protocole qui faisait beaucoup souffrir ces pauvres bêtes. Ils en souffraient eux-mêmes et en voulaient à leur directeur de laboratoire de programmer de tels traitements. Il n’avait qu’à les infliger lui-même s’il y tenait tant !
Le souvenir en flash évanoui, je reviens dans la conversation. Sont évoquées deux ou trois expériences qui ont offensé la sensibilité de ces futurs jeunes chercheurs, dont l’un a même changé de sujet de thèse.  Véhémente, une doctorante se met alors à exposer son cas. Elle a besoin, pour sa recherche, de cerveaux de rats exempts de toxines. Régulièrement, il lui faut donc une « récolte » de cervelles. Elle les obtient par le truchement d’un dispositif de guillotine. Cela marche assez bien pour les deux ou trois premiers rats, mais les suivants se méfient et il faut les pousser rapidement vers l’instrument du supplice. Plusieurs jours avant la « récolte », elle a besoin de barbituriques pour éviter les insomnies. Le jour même, elle se calfeutre dans son bureau et n’en sort plus. Elle n’en sortirait, dit-elle, « pour rien au monde ». Puis il lui faut quelques jours pour récupérer et n’avoir plus besoin de médecine. Je lui demande alors :
« Mais ! qui s’occupe de guillotiner les rats si vous restez cloîtrée dans votre bureau ?
- Le technicien animalier bien sûr », me répond-elle.
« Et lui, c’est avant ou après la « récolte » qu’il a des insomnies ?
- Oh ! lui, il a l’habitude, je ne pense pas que ça le perturbe trop ».
Le technicien animalier en question n’était pas à notre table et je n’ai pas pu savoir s’il en était bien ainsi. Mais ce dont je suis certain c’est que le directeur de thèse ne le sait pas plus que moi et qu’il ignore jusqu’au malaise ressenti pas sa doctorante. Sur cette question de rats guillotinés, de cervelles et de malaise inavoué, est apparu crûment ce que peut signifier la hiérarchie quand il est question, comme l’exprimait quelques instants plus tôt le technicien, de « se salir les mains ». 

Au printemps 2010, mes complices du groupe « Sciences en questions », grâce à des trésors de diplomatie, sont parvenus à organiser dans le Centre de recherche zootechnique de l’Inra à Rennes, une conférence sur l’expérimentation animale. Habituellement, les responsables des Centres de recherche de l’Inra accueillent très volontiers les conférences de « Sciences en questions ». Il semble en l’occurrence, que le thème ait été jugé trop délicat et trop polémique pour être admis sans hésitation. Jamais nous n’avions rencontré de telles oppositions. Puis les chercheurs du Centre de Rennes ayant constaté qu’ils n’avaient pas affaire au malin en personne, il a fallu organiser des conférences dans 4 autres Centres. Le conférencier pressenti était un juriste, Jean-Pierre Marguénaud, dont la double spécialité est le droit animalier et la Cour européenne des droits de l’Homme. Constatant qu’il est illogique de maintenir les animaux dans la catégorie des choses (biens meubles) alors que le droit reconnaît qu’il s’agit aussi « d’êtres sensibles », il développe une thèse originale, selon laquelle on devrait engager un vaste chantier pour donner aux animaux un statut de « personne technique », proche de celui des « personnes morales ». Il avait intitulé sa conférence « L’expérimentation animale entre droit et liberté ». Lors du débat qui eut lieu à l’issue de cette conférence, un technicien animalier (il s’occupait lui-même de bovins qui n’étaient guère soumis à des expériences traumatisantes), s’adressa ainsi au conférencier :
« Un réseau animalier existe depuis dix ans et les animaliers se rencontrent au niveau national tous les trois ou quatre ans. Nous avons déjà abordé des problèmes d'éthique, par exemple : quelles sont les relations entre l'homme et l'animal, notamment pour les bovins que l'on garde plusieurs années ? On connaît bien les animaux puisqu'on est avec eux tous les jours. Les techniciens animaliers aiment bien leurs animaux et sont proches d'eux. Il y a une forme de complicité qui se crée entre l'animalier et l'animal et celui-ci accepte d'autant plus notre présence que celle d'une personne inconnue. Un autre thème qui a été abordé au cours de ces rencontres, c'est : concilier élevage et expérimentation. Il en sort qu'il y a des animaliers plus éleveurs et d'autres plus expérimentateurs. Chacun a donc un ressenti et une sensibilité différente. Les agents sont des éleveurs avec le souci de maintenir les animaux en bonne santé à la fois pour la qualité des expérimentations, mais aussi la qualité de leur travail et la relation qu'ils ont avec leurs animaux au quotidien. Un animal stressé ou malade n'exprime pas son potentiel et demande plus de soins, de travail et d'attention. Il n'est pas représentatif du troupeau, ce qui veut dire que, derrière, les résultats seront faussés».
Puis, son discours achevé, il lance tout à trac : « J'ai une question pour M. Marguénaud. Quelle liberté a l'animalier de refuser une expérience ? Peut-il dire : "Halte-là ! Je ne veux pas faire cela" ? ».
L’homme faisait allusion dans son intervention à une rencontre qui avait été conduite deux ou trois ans plus tôt et où il avait été question des problèmes moraux que rencontraient les techniciens animaliers dans leur travail. Sur le Centre de recherches zootechniques de Jouy-en-Josas, Béatrice de Montera (alors doctorante) et Evelyne Lhoste (chargée de la communication) avaient organisé une série de séminaires qui se tenaient tous les deux mois sur le thème « animal en recherche et éthique ». Le responsable de l’Unité (c’est celle dont j’ai parlé au sujet du clonage) dans laquelle travaillait la doctorante  et le président du Centre, avaient approuvé cette initiative. Ce séminaire, ouvert à tous, intéressait en moyenne entre une quarantaine et une cinquantaine de participants. Elles eurent l’idée de profiter des journées qui rassemblent « tous les trois ou quatre ans » les techniciens animaliers de l’Inra, pour préparer le dernier séminaire de la série, qui devait être ainsi consacré aux problèmes moraux auxquels ils étaient confrontés. Autant dire qu’il y eut des réticences de la part de certains chercheurs, et que les techniciens eurent du mal à prendre la parole sur des sujets qui ne sont jamais abordés dans les laboratoires et dont plusieurs ne parlent même pas à leurs proches. Il a fallu beaucoup de diplomatie pour surmonter les craintes des uns et tout autant de conviction pour libérer la parole des autres. Mais elles parvinrent (sans doute aussi grâce à un appui syndical) à organiser des groupes de travail. Devant un auditoire plus fourni que d’habitude, ces animaliers ont, lors de ce dernier séminaire, rendu compte de leurs  discussions.
Disons d’entrée de jeu (comme cela fut d’ailleurs rappelé) qu’il y a à l’Inra des expériences peu « invasives » (n’allant pas au delà de prises de sang ou de mesures diverses) au cours desquelles les animaux sont traités comme ils le seraient dans un élevage (et souvent même mieux). De ces expérimentations, il ne fut pas question. Mais, il est apparu que la même rubrique d’animalier (ou de technicien animalier) amalgame une diversité de pratiques et des relations contrastées avec les animaux. D’un côté, il y a ceux qui traitent individuellement les animaux et, de l’autre, ceux qui les traitent « en volume ».
Parmi les premiers, il y a, d’une part, ceux qui s’occupent de l’entretien des grands animaux de ferme (bovins, ovins, caprins et porcs)[1] et, d’autre part, ceux qui prennent soin des animaux qui, quelle que soit leur taille, sont individualisés parce qu’il s’agit de clones ou de transgènes. Les responsables des animaux de ferme sont souvent issus de milieux ruraux (descendants d’éleveurs) et ont choisi ce métier pour s’occuper des bêtes. S’ils ont des diplômes confirmant leur compétence en matière d’élevage, ils n’ont pas suivi de formation particulière pour la recherche. Néanmoins, comme si la noblesse de l’animal retentissait sur celui qui en prend soin, ils forment une sorte d’élite et semblent bien considérer qu’il en est ainsi.
Les seconds – ceux qui traitent des animaux de laboratoires (rats et souris) – ont généralement suivi un cursus spécial de préparation à l’expérimentation animale. Mais ils n’ont guère la possibilité de s’occuper individuellement de leurs animaux (sauf ceux qui, tout en ayant suivi le même cursus s’occupent des clones et des transgènes de lapins, de rats ou de souris).
Les animaliers qui prennent soin des animaux de ferme ont une éthique qui se rapproche de celle des éleveurs. Ils sont très sensibles au bien-être des bêtes qui leur sont confiées, ne supportent pas de les voir souffrir, mais sont moins concernés par leur sacrifice en fin de carrière. À la limite, ils préfèrent abréger la vie d’un animal que de le voir souffrir … et ils préfèrent cela d’autant plus que l’euthanasie n’est pas de leur ressort, mais de celui d’un vétérinaire.
Un cas particulier est celui des animaliers qui s’occupent d’animaux individualisés parce qu’ils ont été obtenus par clonage ou par transgénèse. Il y a tant de casse dans ces opérations (le pourcentage de clones et de transgènes qui parviennent à une vie apparemment normale est extrêmement faible), les animaliers concernés ont tant eu à s’occuper d’avortements et de mortalités périnatales, qu’ils prennent un soin particulier des rares rescapés. Ils en prennent soin à tel point que Béatrice de Montera a pu écrire que certains techniciens animaliers finissent par avoir avec les clones le rapport que l’on entretien avec des animaux de compagnie[2].
Ceux à qui revient de s’occuper des rongeurs de laboratoire ont un rapport très différent aux animaux dont ils ont la charge. Au cours d’une séance de travail préparatoire, après que la responsable d’un élevage de veaux a dit que son métier était de « faire naître » des veaux, de « les soigner » et de « les suivre », un animalier aurait ainsi présenté son métier : « je produit n souris, je les positionne, je les euthanasie ». Lors de la restitution des groupes de travail au séminaire, l’un des animaliers dit de même qu’il « produit » 34 000 rats par an ; comme les laboratoires n’ont besoin que de femelles, il « euthanasie » aussi sec 17 000 petits mâles … et les femelles lorsqu’elles ne peuvent plus servir aux expériences. De fait, ceux qui traitent les animaux en masse ont aussi pour mission de les euthanasier  en masse. Leur problème n’est pas les souffrances qui sont parfois infligées aux animaux, mais leur mise à mort. Si certains semblent s’en être plus ou moins accommodé, d’autres manifestent un malaise qu’ils ont du mal à exprimer : ils disent qu’ils n’en parlent à personne, ni au labo, ni dans leur famille et qu’ils n’osent même pas dire ce qu’ils font. Mais tous se rejoignent dans l’idée que « les chercheurs sont trop gourmands », qu’ils en veulent toujours plus. Quelques uns prennent la parole pour critiquer l’utilisation des « chambres à CO2 » pour se débarrasser des animaux qui ne peuvent pas (ou ne peuvent plus) servir. C’est certes pour des raisons symboliques (il ne s’agit certes que de rats et de souris, mais il s’agit aussi de chambres à gaz), mais aussi parce qu’ils prétendent que l’on voit les bêtes souffrir quelques instants, surtout les jeunes qui sont moins rapidement étouffés. Ils préfèreraient en fin de compte avoir des locaux spéciaux dans lesquels ils pratiqueraient des élongations cervicales qui produisent une mort immédiate. Certains de leurs collègues leur répondent que ce n’est pas possible quand on a trop de bêtes à euthanasier, que l’élongation marche bien sur les souris, mais moins bien sur les rats et que l’on peut toujours rater son coup : alors l’animal souffre plus encore qu’avec le CO2.
Je ne sais si les chercheurs qui ont suivi l’ensemble des séminaires ont été convaincus qu’il y a quelque chose à respecter chez les animaux – y compris chez les souris et les rats. J’espère qu’après ce dernier séminaire (où les échanges furent parfois assez vifs) même ceux qui considèrent que seule la personne humaine a une valeur intrinsèque et, qu’elle seule doit être respectée, auront saisi qu’il est injuste d’imposer à certaines personnes humaines des actions qui les offensent … même s’il s’agit de ces soutiers de la recherche  que sont les doctorants, les post-doctorants, les jeunes CR2, les éleveurs animaliers, et les techniciens de laboratoire.








[1] Mais aussi des lapins qui sont élevés individuellement dans des clapiers. Il n’y avait pas d’animaliers s’occupant de volailles à ce séminaire
[2] Cf. « Le clonage animal : de l’animal de laboratoire, à l’animal de production, à l’animal de compagnie » in Marie-Hélène Parizeau et Georges Chapouthier (eds) L’âtre humain, l’animal et la technique, Quebec, Presses de l’Université Laval, 2007, pp. 97-117.


jeudi 10 novembre 2011

Compte-rendu de l'exposé de Nicolas Delon

L’animal d’expérimentation: objet technique, objet d’éthique

            On présente souvent l’expérimentation animale comme un « mal nécessaire » (cf. art. de Fl. Burgat, 2009). Une des difficultés qu’il y a à voir en quoi peut consister le problème moral vient de la grande complexité des situations en jeu :
-         Variété des torts subis et difficulté de leur conceptualisation : souffrance des animaux (douleur, stress, angoisse, peur, dépression, démence), le fait que nombre d’entre eux sont tués au cours ou à la suite de l’expérience, privation de liberté, atteinte à leur dignité ? L’évaluation doit-elle se faire en termes de conséquences (coûts et avantages, peines et plaisirs), de droits (respectés ou violés), de justice (dans la répartition des ressources et des chances), de devoirs (non corrélés à des droits) ? On constate une grande variété de réponses et de valeurs.
-         La variété des animaux utilisés : degrés de complexité mentale et émotionnelle variés ; gros et petits animaux, individualisables ou comptés en groupes ; de laboratoire, destinés à l’élevage, sauvages, de compagnie — poissons, reptiles, oiseaux, rongeurs, chats et chiens, bovins, ovins, caprins, et encore, mais de moins en moins, quelques primates, plus de grands singes.
-         La variété des fins (recherche biomédicale, thérapeutique, toxicologique, comportementale, agronomique, cognitive, cosmétique, industrielle, agricole, éducative…) et selon différentes modalités (invasives ou non, infligeant des douleurs variables, en isolement ou non).
-         La multiplicité des acteurs (industries, Etat, organismes de recherche, public et privé, laboratoires, chercheurs, techniciens, animaliers, et les sujets eux-mêmes) et donc des points de vue possibles.
Dans les cas, majoritaires, où l’expérimentation a pour but d’acquérir ou perfectionner des connaissances ou tester des produits utiles à l’homme, l’animal utilisé est considéré à la fois comme objet technique (en vue de la fin visée) et comme être vivant, sensible, voire pensant, suffisamment analogue à l’homme pour que l’extrapolation de l’un à l’autre puisse se faire. D’où le paradoxe de l’expérimentation, tel que le formule Fl. Burgat :
La similitude psychophysiologique entre les espèces, requise par l’extrapolation et sans laquelle l’expérimentation perd toute pertinence scientifique, rend du même coup vaine l’invocation de différences, propres à tracer entre l’homme et les animaux une ligne de partage bien nette. (Burgat 2009, p. 195)
Certaines justifications de l’expérimentation s’apparentent plus à des stratégies de légitimation et révèlent le problème sous-jacent.


1.  Prendre une position morale sur la question

Les deux principales positions en éthique animale, sur l’expérimentation sont utilitariste (à la suite de Peter Singer) et déontologique (à la suite de Tom Regan). L’utilitariste, considère que les conséquences, bonnes et mauvaises, de toute expérimentation doivent être prises en compte et agrégées, en accordant une égale considération aux intérêts de tous les être susceptibles d’être affectés, à savoir les êtres sensibles. Les conséquences incluent non seulement ce qui est commis par des agents mais également ce qu’ils ont omis de faire. Le déontologiste, considère que la moralité d’une action s’évalue selon les droits, indépendants, qu’elle a respectés ou violés, droits qui émanent de la valeur inhérente d’une entité donnée. Ces droits sont égaux, inviolables et non-interchangeables, quelles que soient les conséquences éventuellement bénéfiques qui pourraient découler de leur violation. Au sein de chacun de ces courants théoriques, on trouve des partisans et des opposants à l’expérimentation animale.
Quant au chercheur, des considérations utilitaristes aussi bien que déontologiques interviennent dans sa pratique, et elles peuvent être interprétées de manière ambivalente.
D’un côté, le pilotage de la recherche (l’éthique officielle et réglementaire) insiste sur les grands bénéfices (réels ou espérés) pour la santé humaine et animale, et le progrès des connaissances issus de l’expérimentation animale. Il serait donc criminel de ne pas expérimenter. Mais implicitement, si le résultat du calcul coûts /utilités s’inversait, tout le monde reconnaîtrait qu’il ne faut pas expérimenter sur les animaux.
De l’autre, la déontologie explicite du chercheur ou les éthiques tacites énoncent que, d’une part, nous avons le droit, et même peut-être aussi le devoir, d’expérimenter sur les animaux, mais qu’en même temps, notre humanité nous impose de ne pas les traiter comme de simples choses (bien qu’ils n’aient pas eux-mêmes de droits).
L’utilitariste objecte au déontologiste principalement qu’il ne prend pas suffisamment en compte des conséquences potentiellement extrêmement bénéfiques et qu’il s’appuie sur une distinction non pertinente entre actions (intentionnelles) et omissions (non intentionnelles). Mais on peut également adresser nombre de critiques à la méthode agrégative de l’utilitarisme, et notamment le fait de l’incommensurabilité des intérêts humains et animaux, et le problème concret de déterminer les coûts / bénéfices d’une expérience à l’avance.
On remarquera que, selon les positions, ce qui constitue un tort pour l’animal diffère (sensibilité, états mentaux, fonctions plus larges). 

2. La position contextuelle
La position contextuelle pose que la prise en compte du contexte est nécessaire pour déterminer l’acceptabilité de l’expérimentation. Les agents et les effets de leurs actions ont une importance morale variable selon les contextes : l’expérimentation par rapport aux autres contextes, et les différents contextes d’expérimentation (Inra, Inserm, CNRS, laboratoire pharmaceutique, laboratoire de psychologie expérimentale, etc.).
Une objection à l’appel à la notion de contexte, serait que j’accorde plus d’importance à des facteurs circonstanciels qu’aux propriétés de l’animal lui-même et que je reconduis ainsi la négation par l’expérimentateur de l’existence d’un problème moral. La catégorie « animal d’expérimentation », il est vrai, affecte la nature même de l’animal, en le transformant en matériel de laboratoire. Mais ce serait confondre l’usage descriptif de la notion de contexte avec son usage normatif. Le premier usage porte sur l’expérimentation telle qu’elle se pratique ; le second détermine les conditions de pertinence du contexte. Il faut donc distinguer entre
-   Des contextes pertinents, qui modifient certaines de nos obligations à l’égard d’un animal (dont les capacités ne changent pas).
-   Des contextes neutres, dans lesquels les variations de traitement entre deux individus ne peuvent être justifiés que par leurs différences intrinsèques (par exemple, deux laboratoires ou deux fermes).

Ainsi, je dois plus à mon chat qu’aux cervidés de la région, en vertu de la communauté domestique dans laquelle nous vivons. Mais une analyse plus fine révèlera des contextes intermédiaires, où nous avons une obligation positive, plus faible certes, vis-à-vis d’animaux sauvages affectés par notre mode de vie (ex. animaux traversant les autoroutes). Cf. Clare Palmer (2010).
Cette distinction est utile car on pourrait repérer dans de nombreuses tentatives de justifier l’expérimentation par l’appel au contexte :
-   le grand public n’y comprend rien ;
-   les acteurs extérieurs à la recherche n’ont pas leur mot à dire ;
-   les conditions de vie de l’animal sont telles que toute comparaison avec son mode de vie « naturel » n’a pas lieu d’être ;
-   l’animal ne connaît pas la liberté donc il ne la regrette pas ;
-   il a été élevé exprès, ce n’est pas un animal domestique ;
-   les protocoles scientifiques sont l’application de nobles fins ;
-   les modèles animaux (ex. douleur) permettent de mieux comprendre les animaux eux-mêmes.

Or ces faits allégués suffisent-ils à faire du laboratoire un contexte pertinent, c’est-à-dire justifiant une différence de traitement ? Ce qu’on fait dans le laboratoire serait considéré comme cruel, non seulement envers ses animaux de compagnie, mais peut-être même dans certains élevages. Seule la finalité semble justifier l’inoculation de pathologies et de potentiels remèdes, l’observation invasive des corps et des esprits, la manipulation (technique et génétique) des organismes, la distribution de stimuli nocifs et de récompenses intéressées, et le confinement à vie, fût-ce dans une cage de taille jugée décente. On pourrait au contraire considérer le contexte du laboratoire comme un contexte neutre et que les obligations qui incombent au chercheur à l’égard des animaux qui s’y trouvent sont les mêmes que celles qui incombent au propriétaire d’un animal ou d’un éleveur.
Un abolitionniste pourra objecter au contextualisme qu’il vaut mieux ne tout simplement pas recourir au contexte et admettre que nos obligations sont constantes d’un contexte à l’autre. Mais on se priverait d’outils relativement efficaces. Ainsi le contextualisme pourrait permettre de traiter l’expérimentation d’une manière plus intuitive. Un laboratoire pourrait compter comme un contexte pertinent selon les critères suivants :
-   non-futilité des fins visées ;
-   non-hétérogénéité de ces fins avec celles que pourrait viser l’individu (il faut que l’expérience puisse raisonnablement lui être bénéfique) ;
-   proportionnalité entre le bénéfice escompté et le coût infligé ;
-   maintien de la relation chercheur-animal;
-   approximation maximale des conditions d’épanouissement requises.

L’animal de laboratoire serait ainsi distinct d’un animal comparable dans un autre contexte en ce qu’il s’inscrirait dans une relation collaborative (avec le chercheur et les animaliers) destinée à produire des connaissances mutuellement utiles, intéressantes et non néfastes. Analogue à une nouvelle communauté domestique, le laboratoire donnerait lieu à des obligations propres. En échange de la liberté, du temps et des efforts qu’il nous offre, l’animal aurait droit en retour à une attention, une éducation et une protection proportionnée. Le double avantage de ce contextualisme est de pouvoir traiter l’animal de laboratoire relativement différemment de son congénère sauvage ou domestique tout en lui accordant un statut moral suffisamment protecteur et conforme à l’une des vies bonnes qu’il peut mener. Il est suffisamment affiné pour accorder une spécificité au laboratoire et soumis à une série de conditions qui font que l’animal n’y est pas traité seulement comme un moyen mais en même temps comme le sujet d’une relation contrainte par des considérations de justice.